Ma Qéïla
J'aperçois, une fois de plus, cette ombre singulière se dessiner sur le mur. Elle danse, virevolte, rit aux éclats. Les multiples voiles transparents que l'ombre fait tournoyer, se reflètent plus clairs sur ce mur, rendant la scène un peu floue, abstraite. Je cligne des paupières. L'apparition de plus en plus indistincte, vient de s'évanouir dans la pénombre, laissant derrière elle l'ombre d'un simple rideau qui ondule devant ma chandelle. Je repose mon verre. Vide. Je laisse s'échapper un long soupir, comme un râle. Qéïla avait disparu, un soir. Un soir de fête et de réjouissances. Ce jour-là, je portais cet élégant costume noir. Je l'arborais, fier, car il m'allait, en toute modestie, à merveille. Je boutonnais et déboutonnais sans cesse la veste, ne sachant quelle contenance adopter. Trop stricte ou trop négligée. Je déplorai l'absence d'une solution intermédiaire. Je glissai cette remarque à l'oreille de Qéïla, et son petit gloussement, fruit d'un adorable rire retenu, me rendit le sourire. Elle était tellement belle ! Sa tenue de soirée blanche, aux mille voiles vaporeux garnis de mille plumes légères, m'émerveillait à chaque instant. Je sais que jamais je ne retrouverai une beauté si rare, un tel raffinement. Les nombreux chandeliers qui éclairaient notre enfilade de salons s'éteignirent les uns après les autres, pièce après pièce, durant la soirée. Et comme j'avais moi-même organisé ces effets successifs, nul n'en fut étonné. Tous se dirigeaient vers la lumière, et l'on finit par se retrouver, une quinzaine de personnes, dans le dernier salon. Eclairé par un seul chandelier. Et devant celui-ci, elle dansait. La préparation de la fête avait été harassante. La fatigue finit donc par m'envahir et mon canapé m'accueillit avec douceur, et je tombai dans un sommeil fort mérité. A mon réveil, alors qu'il ne restait que la dernière chandelle, celle qui devait saluer le départ des derniers invités, Qéïla n'était plus là. A cet instant précis, je ressentis son absence comme un coup de poignard. J'étais seul, alors, tout comme je suis seul, aujourd'hui. Je n'ai jamais compris ce qui s'était passé. Tout comme je n'ai jamais remis ce costume. Tout comme j'ai éternellement gardé et ravivé cette flamme, celle-là même qui brûlait à son départ, pour qu'à son retour, elle comprenne que rien n'avait changé. C'était il y a un an. Est-ce vraiment un an ? Il me semble que dix années ont passé, ce que me confirme le reflet de mon visage dans un étroit coin de miroir. Beaucoup sont venus me voir, oui beaucoup. Pour me dire qu'elle était partie, qu'elle avait été enlevée ou disparue à jamais. Moi, j'ai la conviction qu'elle est encore en vie. Je sais aussi qu'elle m'aimait, et n'aurait pas pu partir. Je n'ai jamais cherché à savoir, j'ai laissé cela aux autres. Mais ils n'ont rien su, rien trouvé. Elle s'était envolée, évanouie. Ses ailes déployées, elle avait dû rejoindre les cieux. Elle avait dû rejoindre son paradis. Tout ce rêve, tout ce bonheur, tout cela, elle l'avait emporté avec elle. Et tout mon amour. Je crois que ce soir-là, j'avais beaucoup discuté avec un homme féru de politique, d'après mes souvenirs. Il disait rechercher l'éradication de toute injustice, de toutes les corruptions et des autres choses comme ça. Il avait mis un temps, qui me parut durer des siècles, à m'expliquer ce que le monde avait de plus vil. Sur le coup, ses paroles ne m'avaient pas vraiment touché, mais… Au moment où devant mes yeux éblouis, Qéïla dansait, j'avais réfléchi au discours de cet homme. Ces idées habitèrent mon esprit, quand je m'endormis. Et elles continuèrent de me hanter durant mon sommeil. J'y ai alors beaucoup pensé, et tous ses propos sur l'injustice m'ont beaucoup touché, me rendant terriblement sérieux. Je crois que ce soir-là, j'ai grandi. Assez peu, il est vrai, mais suffisamment pour que mon âme d'enfant s'envole. Et avec elle, le fruit de mes fantasmes, ma tendre idole chimérique, mon ange parfait sorti tout droit de mon imagination, de ma solitude, ma Qéïla… |